L’allégation selon laquelle la Gestalt-thérapie n’aurait « aucune base scientifique » repose sur un ensemble de critères méthodologiques stricts propres au modèle médical dominant, sur l’histoire même du mouvement, ainsi que sur des enjeux institutionnels et universitaires, particulièrement marqués en France.
Cette critique s’articule autour de quatre facteurs principaux.
1. L’incompatibilité méthodologique avec l’Evidence-Based Medicine (EBM)
Le standard d’évaluation scientifique actuel en santé mentale (l’Evidence-Based Medicine) exige :
Des essais contrôlés randomisés (ECR / RCT) : Comparer un traitement à un groupe contrôle ou placebo.
La manualisation des protocoles : Le thérapeute doit suivre des séances hautement standardisées (ex. séance 1 : psychoéducation, séance 2 : restructuration cognitive, etc.) pour garantir la reproductibilité.
La mesure symptomatique standardisée : Évaluer l’efficacité par la baisse de scores sur des échelles diagnostiques (DSM, score de dépression de Beck, etc.).
La Gestalt-thérapie, de par sa nature épistémologique, s’est historiquement opposée à cette logique :
Elle s’intéresse au processus global (la relation organisme-environnement, le cycle de contact) plutôt qu’à la seule disparition du symptôme isolé.
Elle repose sur l’émergence dans l’ici et maintenant et l’ajustement créateur, ce qui rend l’intervention non reproductible à l’identique d’un patient à l’autre.
Pendant plusieurs décennies, les pionniers de la Gestalt ont refusé d’enfermer leur pratique dans des manuels d’intervention stricts pour satisfaire aux critères des laboratoires, ce qui a entraîné un déficit chronique d’études indexées dans les bases médicales (comme PubMed ou Cochrane).
Aux yeux des méthodologistes de l’EBM, l’absence d’études standardisées a été assimilée à une absence de preuves scientifiques.
2. Le poids des rapports institutionnels et l’isolement universitaire (notamment en France)
En France, le débat sur la scientificité des psychothérapies est particulièrement polarisé :
Le rapport INSERM de 2004 : Ce rapport d’évaluation comparatif a marqué un tournant. Il a largement mis en avant les Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC), plus faciles à évaluer via les ECR, au détriment des autres approches. Les approches humanistes et psychocorporelles n’y ont pas été reconnues comme disposant d’un niveau de preuve suffisant.
La scission universitaire : L’université française s’est longtemps partagée entre la psychanalyse (courants freudien et lacanien) et les neurosciences/TCC. La Gestalt et le courant humaniste n’ont jamais eu de chaires universitaires majeures pour financer des laboratoires de recherche clinique et publier à grande échelle.
La loi Accoyer (2010) et la régulation des titres : La restriction du titre de « psychothérapeute » aux psychiatres et psychologues a relégué les praticiens issus d’instituts privés au statut de « psychopraticiens ». Pour les détracteurs et certaines instances de santé publique, ce qui n’émane pas d’un cursus universitaire d’État est rapidement étiqueté comme « non scientifique ».
3. L’héritage d’Esalen et la figure de Fritz Perls
L’histoire et la communication de la Gestalt ont également alimenté cette méfiance académique :
La période californienne (années 1960-1970) : À l’Institut Esalen, Fritz Perls a mis en scène une Gestalt provocatrice, spectaculaire et émotionnelle (la technique de la « chaise chaude » devant un public). Cette forme théâtralisée, associée à la contre-culture américaine et au mouvement du potentiel humain, a été perçue par le monde psychiatrique traditionnel comme une dérive anti-intellectuelle.
Le slogan de Perls : Sa célèbre formule, « Lose your mind and come to your senses » (« Perdez la tête et revenez à vos sens »), bien que visant à déconstruire les intellectualisations névrotiques, a été prise au pied de la lettre par ses critiques comme un rejet pur et simple de la rationalité scientifique.
4. La réalité de la recherche contemporaine : nuance et évolutions
Qualifier la Gestalt d’approche « sans aucune base scientifique » relève d’une simplification réductrice. La recherche existe, mais elle s’exprime différemment :
La descendance validée : l’Emotion-Focused Therapy (EFT) : Développée par Leslie Greenberg, l’EFT est directement issue de la Gestalt-thérapie (notamment le travail sur les polarités et la chaise vide). Greenberg a manualisé et mesuré scientifiquement ces processus gestaltistes avec une méthodologie rigoureuse. L’EFT est aujourd’hui reconnue par l’American Psychological Association (APA) comme un traitement empiriquement validé pour la dépression et les traumatismes.
Les recherches naturalistes et la recherche sur le processus : Des réseaux internationaux (comme ceux de l’EAGT — European Association for Gestalt Therapy) utilisent des outils de mesure standardisés (tels que le CORE-OM ou le PCOMS) pour évaluer l’efficacité de la Gestalt en cabinet réel, démontrant des tailles d’effet comparables à celles d’autres approches psychothérapeutiques.
La convergence avec les neurosciences affectives : Les travaux modernes sur la plasticité cérébrale, la régulation somatique, le système nerveux autonome (théorie polyvagale) et la mémoire implicite confirment nombre d’intuitions cliniques de la Gestalt : l’importance de l’ancrage corporel, la reconsolidation de la mémoire par l’émotion vécue et le rôle central de la relation intersubjective.
L’accusation de « non-scientificité » ne découle donc pas d’une inefficacité clinique prouvée, mais du refus historique de la Gestalt de réduire l’expérience humaine à des protocoles reproductibles en laboratoire. Lorsque ses outils sont soumis aux protocoles modernes de recherche (comme dans l’EFT), leur validité empirique apparaît nettement.
